L’arsenal de la contre-manipulation

Mauvaise foi et manipulation sont très répandues. Très souvent, nous ne sommes pas formés à en reconnaître les différentes manifestations. Si bien que de nombreuses personnes usent de leviers de manipulation dans leur communication. Cette manipulation sera la plupart du temps inconsciente. Mais elle n’en aura pas moins de conséquences pour autant. Bien entendu, le fait que la manipulation soit consciente de la part du manipulateur rend le procédé encore plus efficace. C’est pourquoi avant de rentrer dans le vif du sujet, je souhaiterais faire une distinction entre influence et manipulation.

Tout le monde s’influence parce que tout le monde communique. Chacun partage son histoire et son expérience personnelles, ainsi que son système de croyances et de valeurs. Dans une relation, plusieurs visions de la vie s’affrontent et se cherchent. Pour s’aligner parfois, mais également pour diverger. Dans tous les cas pour se construire ensemble. Dans l’influence, chacun prend chez l’autre ce qui résonne avec soi mais dont il n’avait auparavant pas conscience. C’est pour cette raison que l’on considère souvent l’autre comme le miroir de soi-même. Parce qu’il révèle des choses qui étaient déjà là en nous. Mais que sans lui nous n’étions cependant pas encore capable de voir.

La manipulation est d’un tout autre ressort. Elle amène une personne à se servir d’une autre contre son propre gré. Et pour arriver à sa fin, le manipulateur ne regardera pas les moyens. Mais attention, le manipulateur n’est pas un animal de la mythologie antique dont on entend parler mais qu’on a jamais vu. Il est en chacun d’entre nous. Sans que nous en ayons conscience, nous manipulons, à différents degrés. Le spectre des nuances de la manipulation s’étend ainsi de la simple mauvaise foi à de la perversité pure et simple. Dans cet article, je vous propose ainsi quelques outils polyvalents pour déjouer la manipulation quelque soit sa forme.[emaillocker]

Sortir du triangle dramatique

Le triangle dramatique, aussi appelé triangle de Karpman, est une des bases de la contre-manipulation. Il consiste en un ensemble de rôles donnant à la relation la forme d’un jeu néfaste et énergivore pour chacun des participants. Ces rôles sont ceux du bourreau, de la victime et du sauveur. Le bourreau est celui qui attaque, brime, humilie et donne des ordres à la victime. Il la considère donc en tout point inférieure à lui. La victime apitoie, attire, énerve et excite. Elle cherche à la fois un bourreau et un sauveur pour conforter sa croyance qu’elle est inférieure. Quant à lui, le sauveur étouffe, apporte une aide inefficace et créé une dépendance.  Si vous y faites bien attention, vous vous apercevrez que nous prenons tous ces rôles, à des degrés différents, tout au long de notre vie.

Observation de la dynamique

En fonction des personnes que nous avons en face, nous nous comportons différemment. La première étape est donc de voir en soi les rôles que nous endossons, relativement aux personnes et aux situations. En même temps, il s’agira de repérer ces rôles chez les autres afin de ne pas mettre en place leur versant complémentaire. Les rôles offrent une fuite à la responsabilité individuelle de chacun des protagonistes au cœur de la relation. Gardez à l’esprit que dans leur description, ils sont caricaturaux, mais que leur expression réelle varie en nuances d’intensité. Prendre conscience est ainsi en soi un outil particulièrement puissant qui peut orienter les relations vers un terrain beaucoup plus sain.

Stratégies d’action

Mais la simple observation suffit rarement. Pour sortir de ce triangle dramatique, il faudra agir. Mais comment ? En appliquant des contre-stratégies à chacun des rôles que l’on endosse. Si vous êtes bourreau, demandez-vous : quelle souffrance et besoin non satisfait se cachent derrière votre comportement ? Quand vous êtes victime, reprenez votre pouvoir en établissant vos limites et en affirmant de nouveau l’importance de votre responsabilité personnelle dans la gestion de votre vie. Si vous êtes sauveur, demandez-vous si la reconnaissance que vous cherchez, vous ne pouvez pas vous la donner à vous-même. Ces contre-stratégies de base vous permettent ainsi de déjouer ces rôles en vous mais également de vous défendre des rôles que les personnes prennent devant vous.

Respecter la rigueur intellectuelle

Qu’en est-il lorsque l’on débat avec des amis, des proches ou des inconnus, autour de sujet de société ? Ce qui rend difficile la construction d’un débat réellement positif est l’interrelation existante entre la vie individuelle des participants et la recherche de vérité qui sous-tend la dynamique du débat. De mon point de vue, un débat est en effet constructif si chacun des protagonistes se met d’accord pour rechercher ensemble la vérité et se rapprocher ainsi le plus possible de la réalité.

Même si celles-ci constituent un idéal inatteignable, cette intention donne la direction d’un débat sain. Elle permet à toutes les personnes engagées de fonctionner ensemble. La plupart des débats sont un étalage de croyances et de valeurs personnelles. Chacun ramène la couverture à lui pour être conforté dans son système de représentation du monde. Quitte à utiliser des arguments fallacieux pour justifier leur perspective, sans même d’ailleurs en avoir conscience. Le débat devrait de mon point de vue être, dans la tradition des lumières, un moyen de contrer l’obscurantisme et de mieux appréhender, en tant qu’individus, la complexité du monde.

Mais pour cela, il faut une réelle éducation. Car il ne s’agit pas de chercher à avoir raison. Le débat, dans sa forme la plus rationnelle, vise la plus stricte rigueur intellectuelle. Et le but de celle-ci est à mon sens de tendre le plus possible vers la mise à jour de la vérité. Projet ambitieux et inatteignable bien sûr, mais qui change d’un coup la manière dont on participe au débat. Le débat détient un pouvoir de changement. Celui de faire évoluer les mentalités et donc inévitablement les modes d’action. Par le débat, on pose une pierre individuelle à l’édifice de l’évolution de la conscience. Voilà donc maintenant deux principes pour éviter les pièges (les vôtres et ceux des autres) de la manipulation et de faire du débat un lieu d’enrichissement mutuel.

Garder le cap

La base d’un débat dans les règles de l’art est de s’accorder avec notre interlocuteur. Votre but commun devrait idéalement être de rechercher la vérité pour se rapprocher le plus possible de la réalité. Tout en reconnaissant simultanément qu’elles sont impossibles à trouver. Il est donc nécessaire de s’entendre d’abord sur ce paradoxe. Si cette intention n’est pas partagée par votre interlocuteur, il vous faudra différencier ce qui relève de l’argument rationnel de l’argument émotionnel. Celui-ci relève en effet davantage de sa représentation personnelle du monde que d’une réflexion mûrie. Quelque soit le positionnement de votre partenaire, gardez votre cap, restez calme, écoutez et questionnez. Laissez de la place à la personne pour qu’elle puisse pleinement s’exprimer. Parallèlement, faites également respecter votre espace avec fermeté, mais sans agressivité. C’est une tâche particulièrement difficile car elle exige de…

S’enlever du chemin

Il est en effet essentiel d’identifier quels sont vos intérêts personnels dans le débat. Comment votre histoire personnelle et votre expérience résonnent-elles avec le thème de votre débat ? On s’aperçoit vite que nous pouvons rattacher chaque thématique de débat sur le collectif à notre histoire individuelle. Il est donc très utile de faire un travail d’introspection où nous définissons notre carte de représentation du monde. En en prenant conscience plus précisément, vous évitez de rentrer dans le registre émotionnel. Vous essayez alors de préserver une rigueur intellectuelle véritablement rationnelle. Il convient donc de prendre en considération l’impact de chaque différence individuelle dans un débat sur le collectif. Quels sont vos croyances, vos valeurs, vos projets ? En quoi s’accordent-ils à votre sujet ? A quel endroit rentrent-ils en désaccord ? Sans desserrer les liens de la pelote, impossible en effet d’en dérouler les fils.[/emaillocker]